Transmis par Monsieur Henri Nonglaton, instituteur à Celliers La Thuile en Juin 1941.C’est dans le but de faire mieux connaître leur « petit pays » aux enfants des écoles de CELLIERS que j’ai réuni ces quelques faits géographiques et historiques intéressant leur commune.
Ce petit travail me fut très facile grâce à l’obligeance de Monsieur Arnaud Eugene qui a bien voulu me communiquer une compilation des Archives paroissiales de Celliers effectuée par son père (ex-instituteur à Celliers). Ce dernier fut bien inspiré, ce faisant, puisqu’il a ainsi sauvé de l’oubli le récit de la GRANDE AVALANCHE de 1793. L’original de ces archives n’a pu être retrouvé : on suppose qu’il fut détruit lors de l’incendie du hameau de la Chapelle, en 1919.
Le texte original a été scrupuleusement respecté, aucune phrase n’a été modifiée dans sa facture initiale, seules quelques corrections orthographiques ont été effectuées ça et là.
LA GRANDE AVALANCHE (nuit du 13 au 14 Février 1793).
L’histoire de la catastrophe de la destruction de l’ancienne église de Celliers est sans contredit, l’histoire de la plus grande catastrophe que puissent enregistrer les annales de l’antique diocèse de Tarentaise.
Dans la nuit du 13 au 14 Février 1793 (le 13 Février était la Mardi après la quinquagésime « Mardi-gras », et le 14 le jour des cendres) arriva le tragique et désolant évènement d’une église rasée comme une herbe sous la faux par une avalanche, et emportée dans les abîmes du torrent de l’Eau Rousse, sis au bas de la vallée. Et le jour qui suivit eut à éclairer le navrant désastre d’une église détruite avec le Très Saint Sacrement enfoui dans les décombres du cataclysme. Ajoutons sept victimes humaines immolées au courroux des éléments.
La grande avalanche est celle qui descend du vallon qu’arrose le ruisseau dénommé Nant Bridant ou Stridant, prenant sa source sous les blocs erratiques d’un superbe granit au lieu-dit Le Cruet de Lachat, traversant Le Quayjay, ensuite le Plan du Va, suivant le vallon quand il est en paix. Il offre aux habitants du hameau de la Chapelle ses eaux aussi limpides que suaves, tout en s’écoulant, selon la pente naturelle, à égale distance entre ce hameau et l’ancienne église.
Ce fut cette voie que prit la grande avalanche partie des cimes de Montsapey et d’Argentine en Maurienne, étendant ses ailes, frappant de droite et de gauche en son parcours, dans une largeur de 300 à 400 mètres, sans se soucier du bassin assez profond et bridé par la terre adjacente, remplissant tout l’espace par son immense volume.
Le voyageur qui, par les beaux jours d’été, parcourt le trajet de la Chapelle à l’ancienne église, et surtout vers le presbytère d’autrefois, ne saurait s’imaginer une telle action, une telle puissance des neiges déplacées.
Mais les éléments et les faits sont plus forts que la pensée de l’homme.
Il faut savoir que, déjà par deux fois, peu auparavant dans le même hiver, une avalanche moins forte avait amoncelé ses neiges au lieu-dit Les Iles, dans le bassin au dessus de la route, et ce fut surtout à cause des neiges accumulées, et à coté des moulins sis contre le Nant Bridant, que la troisième, tout autrement plus forte que les deux autres, après huit jours et huit nuits de neige sans discontinuer, gagna par sa violence et son volume le Monticule et le Plateau des Teppes au bas desquels se trouvait l’église.
Elle fut telle en quantité et en véhémence qu’elle rasa l’église dans son entier et l’emporta en débris jusqu'à l’Eau Rousse. Tout subit la loi de la force : toiture, murs, piliers, sacristie et son mobilier, cloches et clocher. Tout fut pêle-mêle dans l’abîme, malgré une tourelle élevée au dessus de la voie publique, en des temps antérieurs, en prévision, au devant de l’église, sur un terrain déjà naturellement élevé au dessus de la voie publique, sise entre l’édifice et la tour, qui eut alors aussi à fléchir.
Plus loin, à plus de soixante-dix mètres de l’église, longeant la route, se trouvait la maison rustique occupée par le fermier des biens-fonds du bénéfice cure et qui faisait les fonctions de clerc ou servant d’église.
C’était la famille Diernaz, composée de sept personnes, le père, Henri Diernaz, son épouse, trois fils et deux filles, enfants tous adultes.
Ce bâtiment, placé au bas d’une éminence de terrain plus forte encore que celle du devant de l’église, fut renversé de fond en comble, mais non emporté, et sous les décombres périrent six personnes : le père, la mère, deux fils et deux filles. Un seul échappa au désastre : un jeune homme de 19 ans du nom de Jacques.
Ce Jacques se trouvait avec le reste de la famille. Selon la chronique assez positive des uns, Jacques ayant sans permission, déserté la maison en cette après-midi pour aller dans le village prendre quelques amusements avec ses pareils (car c’était encore au temps où il n’était pas permis de sortir de la maison sans la permission des parents qui, pour le cas, fixaient l’heure de la rentrée), Jacques disons-nous, ne rentra qu’après le souper et fut fort réprimandé par ses père et mère. Le cas échéant, de dépit, il alla se blottir dans le fourrage de la grange.
Selon les autres, Jacques se sentant en défaut, et craignant l’admonestation trop sévère, n’avait pas osé paraître et serait allé prendre son repos dans la paille de la grange.
Le fait certain est que, couché dans la grange, il fut emporté avec le fourrage et les bois du bâtiment et fut conservé saint et sauf au milieu des neiges supérieures sur l’Eau Rousse, vers le rivage opposé, justement vis-à-vis le bâtiment anéanti. L’on ajoute qu’il entendait le son des cloches partant avec le beffroi. Il se recommanda à la Sainte Vierge qui le sauva.
Il resta ainsi emprisonné jusqu’à la matinée où, cherchant à se dégager, il appela au secours les visiteurs et les chercheurs des gens de la maison. Ceux-ci allèrent à lui et l’aidèrent à s’extraire des tas de neige qui le tenaient captif. Heureux de pouvoir trouver sain et sauf au moins un des membres de la famille.
A environ trente mètres de la maison Diernaz, part de Celliers (les Cellierains appellent ainsi le hameau de Celliers-Dessus), se trouvait le presbytère, vaste édifice longeant la route. Il fut échancré, soit gravement endommagé dans la partie Nord qui regardait l’église, mais non abattu entièrement.
C’était Rd Plassiardet Joseph, natif de Moutiers qui y était alors curé de la paroisse. Il occupait les parties extrêmes, part du midi, regardant Celliers. Il avait fait dit-on, la partie du soir de carnaval avec deux amis qu’il avait conviés ou qui étaient venus d’eux-mêmes rendre visite à leur curé et y avaient fait le souper du carnaval.
L’atmosphère devenant de plus en plus chargée et menaçante, le bon curé retint ses hôtes pour le reste de la nuit. C’étaient Benoît Arnaud de la Chapelle et André Guméry de Celliers, frère de l’avocat Michel Guméry (1). Ce dernier fut député au Corps des Cinq Cents. N’ayant pas dit-on, voulu voter la mort de Louis XVI il reçut le surnom de "Bœuf rétif du Mont-Blanc".
Le personnel du presbytère n’eut point de mal ainsi que les pièces du devant que l’on occupait. L’on s’aperçut toutefois du craquement du bâtiment et d’un amoncellement de neige qui obstruait portes et fenêtres, mais sans se douter de l’événement tragique arrivé chez les voisins Diernaz.